Etendue à ses pieds,calme et pleine de joie
Delphine la couvait avec des yeux ardents
Comme un animal fort qui surveille une proie
Aprés l'avoir d'abord marquée avec les dents
"Hippolyte chèr coeur,que dis tu de ces choses?
Comprends tu maintenant qu'il ne faut pas offrir
L'holocauste sacré de tes premières roses
Aux souffles violents qui pourraient les flétrir?"
Mes baisers sont légers comme ces éphémères
Qui caressent le soir les grands lacs transparents
Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières
Comme des chariots ou des socs déchirants
Ils passeront sur toi comme un lourd attelage
De chevaux et de boeufs aux sabots sans pitié...
Hippolyte,ô ma soeur! tourne donc ton visage
Toi, mon âme et mon coeur, mon tout et ma moitié
Avons nous donc commis une action etrange?
Explique si tu peux mon trouble et mon effroi:
Je frissonne de peur quand tu me dis "mon ange"!
Et cependant je sens ma bouche aller vers toi...
"Ne me regarde pas ainsi, toi ma pensée!
Toi que j'aime à jamais, ma soeur d'élection
Quand même tu serais une embûche dressée
Et le commencement de ma perdition!"
Va, si tu veux chercher un fiancé stupide;
Cours offrir un coeur vierge à ses cruels baisers
Et, pleine de remords et d'horreur, et livide
Tu me rapporteras tes seins stigmatisés...
On ne peut ici-bas contenter qu'un seul maître!
Mais l'enfant, épenchant une immense douleur
Cria soudain: "Je sens s'élargir en dans mon être
Un abîme béant, cet abîme est mon coeur...
Bouillonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage
Ombres folles, courez au but de vos désirs
Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage
Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs
L'âpre stérilité de votre jouissance
Altère votre soif et roidit votre peau
Et le vent furibond de la concupiscence
Fait claquer votre chair ainsi qu'un vieux drapeau
Loin des peuples vivants, errantes, condamnées
A travers les déserts courez comme des loups
Faites votre destin, âmes désordonnées
Et fuyez l'infini que vous portez en vous!

